Le Monde, 26 juillet 1978 

Le budget de la recherche ou l'arbre qui cache la forêt

En réplique aux articles parus sur la recherche biomédicale dans notre quotidien et notamment à l'article du professeur Mathé (1), M. Dimitri Viza, chargé de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale, nous fait parvenir le point de vue suivant.

Après dix-huit ans d'existence, la recherche biomédicale française est condamnée à court terme faute de numéraire. Et de sonner le glas pour délier les bourses. Il ne va plus s'agir que de cela: des crédits. L'équation serait donc : la recherche, ce sont les crédits.

De fort beaux articles sont peaufinés sur le sujet, il ne faut pas oublier de les lire, ils en parlent bien ainsi (1). Mais l'insuffisance de crédits, n'est-ce pas un peu l'arbre qui cache la forêt ? Soit, la recherche se porte très mal, on la dit moribonde. Mais, peut-être, ne meurt-elle pas de faim, mais d'immobilisme, et le scandale réside avant tout dans l'utilisation d'un capital considérable, investi chaque année dans une investigation pour la plupart stérile et stérilisante, aboutissant à de magnifiques collections de papillons, c'est-à-dire l'accumulation de données sans théorie centrale, mais ni à des synthèses ni aux découvertes tant attendues. L'absence de résultats de la recherche contre le cancer est le meilleur exemple de cette politique, qui consiste à vouloir gonfler les budgets à tout prix pour aider la prolifération des programmes de recherche, programmes qui se sont avérés stériles au cours des vingt dernières années, malgré les promesses radiotélévisées alléchantes des “sommités” qui ne cessent de réclamer toujours plus d'argent.

Il serait temps, peut-être, de se demander si le mal de la recherche française réside uniquement dans l'insuffisance, incontestable, de son budget, ou plutôt dans la politique suivie par les hommes qui élaborent les programmes de recherche et qui redistribuent les crédits. L'exemple des Etats-Unis est éloquent, lorsqu'on le manipule pour inciter à gonfler le budget de la recherche française. Son éloquence s'inverse, lorsqu'on considère les faits. Après sept ans d'un effort financier gigantesque (le budget des Etats-Unis consacré à la recherche contre le cancer sera de 4 milliards de francs en 1978, ce qui représente quarante-quatre fois le budget analogue français), on en est arrivé au constat d'échec. On propose (2), donc, un changement de politique qui donnerait plus... de liberté au chercheur individuel, et on reviendrait ainsi aux us d'avant 1971 (3).

Augmenter les crédits pour faire aux mêmes hommes les mêmes choses en plus grand, pour avoir donc des échecs plus cuisants, quand les pays qu'on prend comme modèles commencent à reconnaître leurs erreurs, ce n'est pas simplement de l'absurdité, c'est de l'inconscience et de l'impudence.

Bien sûr, on propose des changements. La mise au rancart d'office des “ vieux ” et des “ inadaptés ”, mais pour n'apporter que du sang neuf. Une fois de plus, cette politique pratiquée dans un pays aux dimensions différentes du nôtre n'a rien donné.

Personne, de bonne foi, ne peut contester ni ignorer qu'une telle pratique en France engendrerait pour le chercheur des conséquences personnelles et sociales désastreuses. A changer les gens de place, rien ne sert, si l'on ne change pas le cadre conceptuel ; et l'illusion de renouveau créée ainsi ne pourra satisfaire que ceux qui ont intérêt à voir se pérenniser un système éculé qui leur est profitable, ceux qui veulent tout changer chez les autres, à condition que leurs privilèges ne soient pas mis en cause.

Qu'est-ce à dire tout cela ? Que, précisément, l'échec de la recherche n'est pas une simple affaire de crédits, mais surtout une affaire de structure.

Imposer à la recherche et aux chercheurs des priorités définies par des scientifiques devenus technocrates, vouloir guérir le cancer de la même façon qu'on a conquis la Lune, en se fixant une date limite, est une illusion et une ineptie : l'échec y est inhérent. Ce pari, qui a côté plus de 20 milliards de francs aux Etats-Unis en sept ans, est une conséquence directe d'une conception de la recherche que certaines “têtes d'affiche” se battent toujours pour préserver. Ce sont les mêmes qui ont stérilisé la recherche en castrant le chercheur et en le dépossédant de sa naïveté, en l'entra”nant dans une compétition effrénée pour obtenir des “ résultats ”, afin de s'approprier les commandes du système : un système qui ressemble de plus en plus à un cauchemar kafkaïen et dont la principale devise de ses serviteurs est “ publier ou périr ” avec quelque conséquence effrayante : cinq millions d'articles scientifiques par an à croissance saine de 10 %. C'est la recherche au poids du papier, et celui de l'Index Medicus (4) atteindra à ce rythme précisément 1000 kilos en 1985.

Les normes des modes

Il est important de comprendre la mentalité qui régit notre recherche, ses limitations et ses contraintes. Il faut admettre que l'hostilité aux idées nouvelles, considérées comme “ pas sérieuses ”, pas finançables par les organismes officiels “sérieux” est de règle ; que seuls des projets étayés de résultats peuvent prétendre à un budget ; que ceux qui contrôlent les budgets prolifèrent plus vite que les chercheurs ; que le “piston” est utile et que, sans le coup-de-pouce-bienveillant, le meilleur projet risque de rester dans l'ombre, surtout s'il a la malchance de ne pas être conforme aux normes des modes.

C'est cette conception et ses représentants qui ont perverti la recherche, sinon le chercheur ; c'est bien cela qu'il faut commencer par démystifier et changer, si l'on veut voir que les budgets, dits modestes, produisent des résultats dignes de ce nom et non pas uniquement des instituts, des congrès et des émissions de télévision, et éviter que les chercheurs français qui n'ont pas accepté la castration ne s'expatrient pour obtenir le prix Nobel de l'étranger, au grand dam des éminences qui ont engendré la stérilité en forçant la soumission (5).

L'espoir, dont on parle tant, d'aboutir, à propos du cancer et d'autres sujets de la recherche biomédicale, peut devenir réalité si l'on accepte le changement. Un changement pénible pour certains, mais vital. Car il n'est pas nécessaire d'avoir lu Popper (6) pour accepter que la découverte scientifique est le résultat d'hypothèses déductives, temporaires, qui seront de toute façon fausses à plus ou moins long terme. A cette réalité, nous avons préféré la sécurité de la collection de papillons. Le changement de structure doit commencer au niveau de ceux qui gouvernent le système, car ce ne sont pas les mêmes hommes qui feront demain une nouvelle politique. Cette nouvelle politique, radicale et nécessaire, prendra des années à être mise en place, quand bien même elle serait décidée dès aujourd'hui : les résistances séculaires ne sont pas vaincue du jour au lendemain.

Néanmoins, des systèmes parallèles peuvent être mis en place immédiatement et, pour reprendre l'idée de Pauling (7), qui suggérait, sans succès, en 1973 au directeur du National Cancer Institute (américain) l'allocation de fonds à des projets non conventionnels, on peut, d'une façon simpliste, proposer l'attribution de 15% du budget de la recherche aux projets “ hérétiques ”, en faisant le pari qu'en cinq ans les résultats obtenus pourront soutenir la comparaison avec ceux produits aux frais des 85% restants.

DIMITRI VIZA


(1) Voir l'article du professeur Mathé, dans le Monde du 31 mai.
(2) Déclaration du directeur du National Cancer Institute (américain). Voir l'International Herald Tribune du 23 mai 1978.
(3) Année du lancement aux Etats-Unis du programme “ Conquête du cancer ” à l'instar du programme Apollo, institutionnalisé par le National Cancer Act de 1971.
(4) L'Index Medicus est le répertoire des publications de la recherche biomédicale.
(5) Le dernier prix Nobel de médecine a été attribué à un Français, Roger Guillemin, obligé de s'expatrier et de changer de nationalité à cause de “ l'atmosphère asphyxiante ” régnant dans les milieux de la recherche française (voir son article in : Amer. J. Obstet. Gynecol. du 15-9-1977, pages 214-218).
(6) Karl Popper : The Logic of Scientific Discovery ( Hutchinson 1959 ).
(7) Prix Nobel de Chimie, 1954.

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